Religion, politique et société > Le cléricalisme (témoignage)

Le cléricalisme, plus jamais ça !

par Marcel Délèze

Dans le canton du Valais (Suisse), le catholicisme fut religion d’État jusqu'en 1973, ce qui me valut de passer toute mon enfance et ma jeunesse dans une société profondément cléricale. Le présent texte a pour but est d'expliquer, dans un cas particulier, le fonctionnement intime du cléricalisme, vu de l'intérieur par l'adolescent que j'étais.

L'école primaire (1955 – 1960, Fully)

Les garçons et les filles étaient séparés dans deux bâtiments distincts. Quoique l'école fut publique et obligatoire, la journée type commençait par la récitation du catéchisme. Le livre, constitué de questions-réponses, devait être récité par coeur. Arrivés à la fin du livre, nous recommencions au début, et ainsi de suite pendant toute la durée de l'école primaire.

Le dimanche, les écoliers avaient rendez-vous devant l'école afin de se rendre à la messe, en colonne par deux, sous la conduite du «régent» (nom régional donné à l'instituteur). Les présences étaient contrôlées.

Outre le catéchisme, il y avait encore les cours d'instruction religieuse. Pour la préparation à la première confession, j'ai appris par coeur une liste des péchés avec une insistance telle que je la sais encore :

Prières, Saint Nom de Dieu, Sainte Messe, Parents, Maîtres, Camarades, Pureté, Vol, Mensonges, Vendredi, Orgueil, Paresse, Devoir d'état : école, maison.

Pour la confession, il fallait réciter la liste et commenter chaque rubrique : «Prières : il m'arrive de manquer à mes prières du matin une ou deux fois par semaine. Saint Nom de Dieu : je dis des gros mots, mais pas de blasphème», et ainsi de suite. «Vendredi» est une référence à l'interdiction de manger de la viande le vendredi (encore en vigueur aujourd'hui).

Comme cours de chant, nous passions plusieurs mois à préparer la messe de Noël durant laquelle les enfants des écoles devaient chanter «Il est né le divin enfant», «Entre le boeuf et l'âne gris», etc.

J'ai dû participer aux processions des Rogations et de la Fête-Dieu.

Un régent attribuait des «bons points» aux élèves qui participaient à la messe matinale du mercredi. J'y suis allé quelques fois pour compenser mes bavardages et améliorer mes notes.

Les cours de français pouvaient également contribuer à notre édification. Âgé de onze ans, j'ai étudié par coeur «La conscience » de Victor Hugo, poème de 68 vers qui se termine par «L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn».

Le président de la Commission scolaire, qui était le curé de la paroisse, effectuait des visites périodiques. Il nous posait une question de français, une d'arithmétique et une de catéchisme. Celle-ci revenait souvent : «Pourquoi sommes-nous sur la terre ?». L'élève devait répondre «Pour sauver notre âme», sans quoi l'instituteur passait un mauvais quart d'heure !

A la confirmation, j'ai récité, comme il se devait, «Je renonce à Satan et à ses pompes».

La politique en Valais vers 1960

L'appartenance à un parti était d'abord une question d'hérédité. On naissait «conservateur» (ancienne dénomination du parti démocrate chrétien) ou radical, de la même manière que tout le monde naissait catholique. Avant de devenir personnelle, l'opinion politique était d'abord une question de loyauté et fidélité à sa famille, d'esprit de corps. Bien sûr, il y avait quelques citoyens «qui s'étaient laissés acheter et avaient retourné leur veste», mais ces transfuges étaient surveillés, commentés et répertoriés. La question fréquemment posée «Toi, t'es le fils à qui ?» permettait de connaître, non seulement l'état de fortune en bâtiments et terrains agricoles, mais aussi l'appartenance politique.

Parti largement majoritaire, les conservateurs imposaient le cléricalisme. [Rappel historique : avant 1965, la liberté religieuse n'était pas reconnue par l’Église catholique, c'est-à-dire il était moralement légitime que l’État contraigne les individus à adopter une attitude catholique.] Représentant l'opposition, le parti radical était anticlérical. Enfant, je croyais que «anticlérical» qualifiait celui «qui est contre le clergé mais pour la religion, c'est-à-dire qui traite directement avec Dieu sans passer par des intermédiaires». Malgré toutes les conversations entendues, l'aspect politique m'avait échappé, ce qui montre que les radicaux valaisans étaient modérés, ou résignés. Les radicaux adultes étaient des chrétiens comme les autres, quoique moins pratiquants : certains n'allaient que rarement à la messe, tandis que d'autres y allaient tous les dimanches, mais en se tenant au fond de l'église. Dans certaines familles radicales, on récitait des parodies du catéchisme, par exemple : «Qu'est-ce qu'un sacrement ? - Un sacrement est un sac de froment / Qui nourrit deux fainéants / Comme le curé et le régent». L'intonation était plus souvent humoristique que sarcastique. C'était une manière de dire à leurs enfants «Ne prenez pas à la lettre tout ce que l'on vous enseigne à l'école».

«Les noirs», tel était le surnom donné aux conservateurs, par allusion à la couleur des soutanes. Les conservateurs les plus zélés allaient faire une retraite à Chabeuil. Beaucoup de conservateurs voyaient déjà «ces impies de radicaux» griller en enfer. Symétriquement, de nombreux radicaux imaginaient «ces tartuffes de noirs» sous les fourches du diable. Quelques conservateurs adressaient aux radicaux pratiquants des propos incisifs : «Pourquoi aller à la messe puisque tu seras damné quand même ?1».

1  Aucun catholique authentique ne peut exister hors du parti conservateur. Or, selon la doctrine enseignée, «Hors de l'Église, point de salut». Donc tous les radicaux seront damnés.

Les deux camps étaient organisés pour se rencontrer le moins possible. Tous les bistros portaient la couleur politique de leurs propriétaires respectifs. Dans ma commune de domicile, il y avait une fanfare conservatrice et une fanfare radicale. Aucun enfant conservateur n'aurait envisagé de faire de la gymnastique puisque la société de gym était radicale et qu'il était impudique d'exposer ses cuisses en public. Aucun enfant radical n'aurait imaginé devenir scout puisqu'il s'agissait d'une organisation conservatrice qui se réunissait à la salle paroissiale. Il y avait un Noël des enfants conservateurs et un Noël des enfants radicaux qui se déroulaient en même temps dans deux salles différentes : après les chants des enfants, un père Noël distribuait à chacun une orange et un petit sachet de cacahuètes. Mais les passions politiques des adultes ne pouvaient empêcher les enfants de tous bords de jouer ensemble.

Dans une autre commune, il y avait même un alpage pour les vaches conservatrices et un autre pour les vaches radicales. Dans une autre commune encore, tous les citoyens étaient conservateurs ; mais il y avait quand même deux fanfares et deux partis politiques : les blancs et les jaunes, d'après les couleurs des instruments de leurs fanfares respectives.

L'appartenance politique était un critère important pour obtenir un emploi. Il était évidemment impossible de devenir employé d’État sans être conservateur. Pour obtenir un mandat public, les entreprises devaient remplir des conditions non écrites : dirigeants et employés devaient être du bon parti politique. Subséquemment, les patrons devaient contrôler les opinions politiques de leurs ouvriers.

1960 marque la fin d'une période : l'évolution des moeurs, quoique discrète encore, est en marche et se prépare à tout bouleverser. L'ouverture au monde par le tourisme et la télévision, la nécessité de quitter le canton pour fréquenter l'université, ainsi que le recul de l'agriculture seront des facteurs importants. L'évolution sera rapide dans beaucoup de domaines, mais le cléricalisme, particulièrement virulent et tenace en Valais, ne refluera que lentement : l'interdiction du concubinage ne sera levée qu'en 1995.

Le degré secondaire I (1960 – 1963, Martigny)

La pression religieuse y était moins forte : à part quelques leçons hebdomadaires de religion, il n'y avait plus de catéchisme, ni de contrôle des présences par les enseignants aux messes dominicales. Mais, tant que l'enfant était en âge de scolarité obligatoire, presque tous les parents demandaient à leurs enfants d'aller à la messe le dimanche, y compris chez les radicaux non pratiquants. C'est ainsi que la messe buissonnière devenait possible.

Comme j'étais astreint à des travaux agricoles pendant tout l'été, je voyais arriver la rentrée scolaire comme une libération. Je me plaisais beaucoup à l'école, et décidais de faire des études.

A cette époque, l'orientation scolaire était inexistante. Je n'ai appris que plus tard que j'aurais pu fréquenter le collège scientifique de Sion.

Le degré secondaire II (1963 – 1968, Sion)

Toutes les écoles secondaires et les collèges étaient tenus par des congrégations religieuses. A moins d'un coûteux exil, il n'y avait aucune échappatoire à l'endoctrinement systématique.

A l'âge de 15 ans, mon choix s'est porté sur l’École normale des Instituteurs. Comme il se devait, je rendis visite au curé afin qu'il m'accordât un certificat de bonnes moeurs et qu'il soutînt mon projet. Quoique l’École normale fut un élément stratégique du régime conservateur et que ma famille fut radicale, j'ai été admis, car orphelin de père et de mère.

Nous étions internes, durant cinq ans. Tous nos actes quotidiens étaient accompagnés de prières : au lever, aux repas, au début des cours, au coucher. Nous faisions en quelque sorte ménage commun avec des religieux, et cinq années scolaires, c'est très long !

A propos de toute entorse à la bonne conduite, on nous serinait le refrain «C'est inadmissible pour un futur instituteur !». Pour nos dirigeants, cela signifiait que nous étions les futurs catéchistes de tous les petits valaisans. Un camarade a été exclu de l'école pour avoir manqué la messe dominicale.

Les préoccupations religieuses y étaient obsessionnelles. Nous devions éviter de nous référer aux «droits de l'Homme», car le bon chrétien se préoccupe d'abord de ses devoirs ; il s'appuie sur la Parole de Dieu, et non sur une idéologie profane héritée de la Révolution française. (Rappel historique : Les droits de l'Homme, condamnés par l’Église, ont été réhabilités par le Concile Vatican II en 1965 ; nos professeurs se sont abstenus de nous en informer.)

Nous devions suivre un cours intitulé «Sociologie» qui consistait à lire et commenter les Encycliques sociales du pape pendant une année scolaire entière. «Le socialisme et le communisme sont les ennemis de l’Église», tel était le message martelé. Un de mes camarades a demandé «Qu'en est-il du socialisme à l'anglaise ? Doit-on aussi le condamner ?». Le professeur, un prêtre, a vu dans cette question une forme de contestation. Il s'est alors déchaîné, nous a prodigué une grande leçon sur le devoir d'obéissance : avant d'adopter une opinion, il faut d'abord s'informer de la position du Vatican sur la question. Il nous a rappelé l'enseignement de l’Église (encore en vigueur aujourd'hui) :

Le pontife romain et les évêques en « docteurs authentiques, pourvus de l’autorité du Christ, prêchent au peuple à eux confié la foi qui doit être crue et appliquée dans les moeurs » (LG 25). Le magistère ordinaire et universel du Pape et des évêques en communion avec lui enseigne aux fidèles la vérité à croire, la charité à pratiquer, la béatitude à espérer. Le degré suprême dans la participation à l’autorité du Christ est assuré par le charisme de l’infaillibilité. [... Les fidèles] ont le devoir d’observer les constitutions et les décrets portés par l’autorité légitime de l’Église. Même si elles sont disciplinaires, ces déterminations requièrent la docilité dans la charité. [...] En même temps, la conscience de chacun, dans son jugement moral sur ses actes personnels, doit éviter de s’enfermer dans une considération individuelle. De son mieux elle doit s’ouvrir à la considération du bien de tous, tel qu’il s’exprime dans la loi morale, naturelle et révélée, et conséquemment dans la loi de l’Église et dans l’enseignement autorisé du Magistère sur les questions morales. Il ne convient pas d’opposer la conscience personnelle et la raison à la loi morale ou au Magistère de l’Église.

Les Encycliques nous demandent de voter pour un parti chrétien. Remettre en cause l'autorité du Magistère de l'Église est une faute grave. La conclusion est imparable : celui qui ne vote pas pour le parti démocrate chrétien (alors appelé parti conservateur) commet un péché. CQFD.

Endoctrinement religieux

Ainsi donc, le catholicisme consiste essentiellement à reconnaître ceci : «Après m'avoir recruté au berceau, la société m'a attribué une autorité ecclésiastique à laquelle je dois une soumission totale. Je suis un petit soldat du Vatican qui doit marcher au pas».

Le cléricalisme est une collusion entre l'Église et l'État qui vise le contrôle total de la société, depuis l'organisation politique jusqu'aux consciences des individus. La religion d'État possède le monopole de la pensée conforme. Ainsi sont mises à jour les ficelles de la manipulation mentale. Je sentis la révolte gonfler : dans leurs prisons, les détenus sont plus libres que moi, car ils conservent la liberté de penser ce qu'ils veulent.

Dès ce jour, tout fut éclairé d'un autre point de vue : j'avais compris que jamais je ne pourrais renoncer à l'exercice du libre arbitre et subordonner mon jugement à l'autorité de l’Église. J'ai décidé de ne déléguer à qui que ce soit le soin de décider de mes opinions. Développer mon autodéfense intellectuelle devenait une nécessité vitale. J'ai résolu de me libérer progressivement de l'idéologie dominante dont la pesanteur devenait insupportable. J'ai pensé «Tout ce qui est excessif est insignifiant. Donc le catholicisme est insignifiant. Je refuse d'être ainsi embrigadé et enchaîné !». L'agnosticisme et le socialisme me sont devenus sympathiques mais, sachant qu'une révolte ouverte conduirait à mon exclusion, j'ai gardé un prudent silence. Comme j'avais été emporté très loin dans une direction non souhaitée et conduit dans un ghetto religieux, le chemin de retour à des vues raisonnables ne pourrait être que long et pénible.

Notre professeur de chant nous a demandé de composer des prières, paroles et musique, afin de varier celles du début des leçons. Comme, dans le cadre du cours de français, nous venions d'étudier le jansénisme, j'ai proposé une peau de banane théologique : «Seigneur, que notre prière serve à Ta gloire comme Ta grâce à notre salut.» C'est avec une gêne manifeste que notre professeur a écarté mon projet et mis fin à la création de prières.

Le règne d'une religion d’État entraîne automatiquement celui d'une philosophie d’État. Dans le cours de philosophie, le thomisme était l'unique référence ; toute autre doctrine n'était énoncée que pour être aussitôt condamnée [Bibliographie : Régis Jolivet, Cours de philosophie, Éditeur : Vitte]. Sous l'effet de ce harcèlement idéologique, j'ai ressenti un sentiment d'étouffement : un rempart inexpugnable contre les hérésies s'élevait tout autour de moi. Lors d'une interrogation écrite portant sur les preuves de l'existence de Dieu selon Saint Thomas d'Aquin, je me suis permis de les contester, ce qui m'a valu la note 2 sur 6 ; le prêtre professeur m'a fait bien comprendre que les conséquences d'une récidive pourraient être graves.

Puisque «La théologie est la reine des sciences», le même livre nous a servi de manuel pour de larges pans du cours de psychologie, une branche professionnelle dont nous puisions les fondements dans la doctrine d'Aristote. Un chapitre était consacré aux preuves de l'immortalité de l'âme 2. On nous inculquait ainsi le mélange des genres : Dieu est partout. À défaut de psychologie, nous avons approfondi les «racines culturelles» que l'Église s'est forgée au XIIIe siècle.

Chaque professeur réprimait à sa manière les opinions personnelles des élèves. Au cours de gymnastique, cela donnait : «Pour philosopher, attends d'avoir plus de 40 ans» 3.

2  6-ème édition, 1959, Preuves de l'immortalité de l'âme, p. 233.

3  Devinette : quel était l'âge du professeur ?

Aux travaux manuels, nous avons fabriqué une vierge ainsi qu'une croix latine en fer forgé.

Pour couronner l'ensemble, des périodes de retraite, à plein temps, étaient réservées à l'approfondissement personnel de notre vie religieuse.

Je ressens l'École Normale comme une duperie : j'y étais venu pour recevoir des éléments de culture, mais c'est essentiellement le catholicisme qu'on y inculquait. Alors qu'ils dénonçaient avec véhémence l'endoctrinement au communisme en URSS, nos professeurs ne parvenaient pas à percevoir qu'ils opéraient dans le même registre. C'est ainsi que des enseignants, en s'acharnant à modeler la pensée d'autrui dans un moule étroit et réducteur, se transforment en geôliers de prison mentale, de cachot culturel. Si on peut porter à leur décharge qu'ils ont été endoctrinés et n'ont fait que mettre en oeuvre les positions officielles de l’Église catholique, on peut leur reprocher le manque de recul critique nécessaire dans l'enseignement public orienté vers l'enseignement obligatoire. Le sentiment d'avoir été manipulé et instrumentalisé en matière religieuse m'a traumatisé et révolté. Cette période me laisse le goût amer du lavage de cerveau 4.

4  En Valais, on dit plutôt «On m'a bourré la tasse».

Une exception cependant, un trait de lumière dans la pénombre : bravant les mises en garde du Saint-Siège, un jeune religieux nous enseignait avec ferveur et passion les idées de Theilard de Chardin qui a tenté de fusionner évolutionnisme et christianisme. Une nouvelle génération spirituelle, formée à l'université et manifestant une part d'indépendance intellectuelle, avait éclos. Malheureusement, malgré son aspect sympathique, la démarche était brûlante de prosélytisme.

A l’École normale, j'ai reçu des bases solides en français et en mathématiques. J'ai profité des longues heures d'étude pour de lire beaucoup. Je n'ai pas perdu mon temps et, de plus, j'ai pu jouir de la franche camaraderie qui régnait. En 1968, j'ai quitté le Valais pour entreprendre des études universitaires. Le travail, ainsi que les circonstances de la vie, ne m'y ont pas ramené. Il s'est avéré par la suite que l'absence de rudiments d'anglais était une lacune handicapante.

Contre le retour aux vraies valeurs

L'histoire a montré qu'une forte influence de l'Église conduit à des dérives néfastes, mais la société a beaucoup évolué depuis les années 1970. Si «aujourd'hui, l'Église n'est plus comme ça», c'est uniquement dans la mesure où elle a été mise à l'écart du pouvoir. Son enseignement officiel ayant peu changé, il reste nécessaire de se prémunir de son influence.

J'ai appris par la presse l'histoire suivante qui s'est déroulée dans une école publique du Haut-Valais. Au printemps 2009, l'enseignant Valentin Abgottspon a décroché le crucifix qui trônait contre le mur de sa classe. Il a été sommé de le remettre en place en vertu de la loi cantonale qui stipule que l'école doit préparer l'élève «à sa tâche de personne humaine et de chrétien». Ne s'étant pas exécuté, il a été licencié avec effet immédiat le 8 octobre 2010.

Quand j'entends de pieuses personnes geindre sur la baisse de la pratique religieuse et regretter le bon temps où les vraies valeurs avaient encore cours, j'ai envie de crier «Plus jamais ça !». Je me réjouis chaque jour que le contrôle social exercé par l'Église sur la société se soit allégé. Comme on peut l'observer, hier chez les chrétiens, aujourd'hui chez les musulmans, une société est d'autant plus arriérée que la religion y joue une rôle dominant. C'est parce que j'ai vécu dans une société cléricale que, en connaissance de cause, je milite pour l'anticléricalisme, la laïcité et la séparation complète de l’Église et de l’État. J'y inclus le rejet des facultés de théologie hors des universités d’État 5. Ce n'est pas l'affaire de l'État de légitimer la levée d'un impôt ecclésiastique par l'octroi d'un statut ecclésiastique. L'anticléricalisme n'est pas une opinion religieuse, mais une revendication politique.

5  Bien entendu, l'étude des faits religieux a sa place à tous les niveaux scolaires pour comprendre l'évolution des sociétés, l'histoire, la culture, la littérature, etc. Mais cet enseignement doit être préservé de deux dérives : d'une part, la démarche confessante qui relève du prosélytisme, d'autre part l'amalgame entre foi et connaissance qui confond croyance et faits établis.

Quant à ceux qui prétendent que «les musulmans qui veulent lier politique et religion pensent encore comme au Moyen Âge», ils feraient bien de combler leurs lacunes en histoire suisse. Au coeur de l'Europe et ailleurs, les cléricaux n'ont pas cessé de marquer leur présence. A leur attention, sachant qu'ils sont sourds à l'argument «Les autres citoyens ont droit à la liberté d'avoir d'autres conceptions du bonheur», je me rabats sur «Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse».

Épilogue

L’Église se prétend inspirée par le Saint-Esprit, mais je ne parviens pas à y voir le souffle divin qui surclasserait une simple construction humaine.

Mettre une communauté religieuse aux commandes de l'enseignement public - en prétendant respecter les convictions religieuses des minorités - est une hypocrisie. Beaucoup trop de mes enseignants, se croyant investis d'une mission confiée par Dieu lui-même, ont oeuvré à ce que nous adhérions à leur obsession religieuse et ont ainsi magistralement illustré certaines conséquences fâcheuses de la foi. Le seul remède crédible consiste à séparer complètement l'Église et l'État.

6  Pour protéger les minorités, la démocratie doit s'accompagner de la laïcité.

Au lieu de n'admettre, dans le registre des valeurs, que les religieuses, et d'ainsi reporter nos espoirs dans un autre monde, donnons du sens à l'univers dans lequel nous vivons. Retournons aux fondamentaux: l'humanisme hérité du siècle des Lumières, avec les Droits humains, la démocratie, la laïcité 6 et la recherche du bien commun. Réservons notre engagement à ce qui est universel, à l'écart des chapelles. L'infini existe dans ce qu'il nous est possible de construire, de créer ou d'aimer. Fondons l'enseignement, non sur l'autorité fût-elle d’Église, mais sur le développement de la raison et du sens critique dans un cadre laïque. Et si s'élève en vous un irrépressible besoin de foi, sachez qu'il n'appartient pas à l’État d'en assurer la propagande.

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