Les dessous de DieuExtrait du livre : Marcel Délèze
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La question de l’existence de Dieu, posée sans préambule, est une manière biaisée et tendancieuse de poser le problème. Des hypothèses implicites sont laissées dans l’ombre. Des questions plus fondamentales doivent être préalablement éclaircies. La survie au-delà de la mortDisposerons-nous d’une forme de survie au-delà de la mort telle que la résurrection, la réincarnation, l’immortalité de l’âme ou quelque autre issue imaginée par les innombrables religions ? Dans l’univers connu, mis à part certains principes comme la conservation de l’énergie, il n’existe rien d’éternel, pas même le système solaire. La survie au-delà de la mort est un concept fantasmé situé hors de toute réalité. S’il n’y a pas de survie ou d’âme éternelle à sauver, les religions sont privées de sens. La question de l’existence de dieux perd alors beaucoup de son acuité. La morale rétributiveSi survie il y a, en fonction de notre comportement moral, serons-nous récompensés ou punis d’une manière ou d’aune autre : Paradis, Purgatoire, Enfer, réincarnation dans un être supérieur ou inférieur, pour une durée limitée ou éternellement, ou selon quelque autre processus imaginé par les innombrables religions ? Pour le bouddhisme, la rétribution du comportement moral s’effectue à travers les métamorphoses du karma. Les dieux ne sont pas nécessaires pour fonder la morale. Par contre, la rétribution du comportement moral est indispensable aux religions, sans quoi elles seraient vidées de leur substance et s’effondreraient. Pourquoi pratiquer une religion si c’est pour rien ? Tout le monde n’adhère pas à l’idée d’un mécanisme judiciaire, exercé par un dieu ou d’une autre manière, qui analyse les actions de chaque individu, puis, le moment venu, délivre une sentence de récompense ou de punition. Le règne de l’injustice et l’indifférence de la nature n’orientent pas dans cette direction. Pour celui qui ne croit pas à la morale rétributive, la question de l’existence de dieux n’est pas d’un intérêt crucial puisque les dieux, s’ils existent, n’ont pas d’impact sur notre devenir, attendu qu’il n’y a pas de jugement. Le dieu créateurUne position philosophique bien implantée imagine une force créatrice impersonnelle qui n’intervient pas dans le déroulement de l’histoire des hommes. En particulier, le dieu créateur ne s’amuse pas tenir une comptabilité des actions des êtres qu’il a créés afin de les juger, ce qui s’apparenterait à de l’autocritique. Pour celui qui a adopté ce point de vue, un tel dieu n’est pas l’objet de préoccupations particulières puisqu’il ne prend pas en charge la morale rétributive. Le Dieu omnipotent, omniscient et parfaitement bonDieu peut-il créer une pierre si lourde qu’il lui soit impossible de la soulever ? Cette contradiction interne prouve que l’omnipotence ne peut pas exister. Donc, Dieu est limité par la logique. Puisque Dieu est l’auteur de notre caractère et sait tout ce que nous ferons demain, nous serait-il possible d’agir d’une autre manière que celle qui apparaît dans les prévisions divines ? Si nous agissons mal, pourquoi nous a-t-il créé si faible ? Sommes-nous véritablement libres ? Endossons-nous une pleine responsabilité morale ? Dieu étant le créateur de tout, l’existence du mal contredit la perfection de sa bonté. Puisqu’il peut prévoir tous les malheurs et les catastrophes, pourquoi ne s’occupe-t-il pas de les prévenir ? Prises simultanément, les trois qualités d’omnipotence, d’omniscience et de bonté parfaite sont contradictoires. Un Dieu qui les cumulerait ne peut pas exister. Cependant, une formule magique permet d’y parer : «les voies de Dieu sont impénétrables.» Ainsi sont dissoutes toutes les contradictions. Il suffit de croire en étouffant les dissonances cognitives et en laissant sa raison au vestiaire. Mais il vaut mieux adopter la position contraire et rejeter les absurdités hors de sa vision du monde. Le Dieu du cœurIl est bien connu que les sentiments priment sur la raison. Par nature, la religion est émotionnellement vraie. Le Dieu qui est adoré n’est pas celui de la rationalité, mais celui qui, à travers une expérience religieuse, est ancré dans l’émotionnel et cultivé dans l’intimité du cœur. Les personnages imaginaires se prêtent volontiers à des conversations sur mesure. Par la prière, on peut lui exprimer ses désirs : «Évite-moi les malheurs et accorde-moi le bonheur éternel». Il s’agit donc d’un Dieu subjectif, chacun a le sien, aucun n’est universel. C’est un Dieu élastique qui conduit à des questions comme «qui est Dieu pour toi ?» à laquelle chacun peut répondre en exprimant librement ses sentiments. Par exemple, «c’est Celui dont la bonté aurait dû protéger l’humanité des souffrances et des injustices, mais qui préfère se poser en justicier. L’Enfer n’emprunte rien à la vengeance, il n’est qu’une poubelle où le Créateur jette ses œuvres ratées. C’est une belle attitude que de faire preuve d’autocritique.» Malheureusement, quelques arguments rationnels sont impuissants à perturber la ligne directe et privée que le croyant pense avoir établi avec l’Amour Parfait. La foi, même si elle devient moins institutionnelle et plus éclectique, a encore de beaux jours devant elle. Le Dieu révéléIl s’agit du Dieu révélé par un Livre tel que la Torah, la Bible ou le Coran. Si l’on analyse les diverses images de Dieu renvoyées, on devrait plutôt dire «les dieux révélés». La question de l’existence du Dieu révélé doit être précisée : s’agit-il de Yahvé, de Dieu le Père ou d’Allah ? Pourquoi accorder du crédit à un texte qui affirme que l’âge de l’univers est d’environ 6000 ans alors qu’il s’élève à 13.8 milliards d’années ? En ce qui concerne le christianisme, Dieu nous aurait envoyé un Sauveur il a 2000 ans. Or, l'être humain, plus précisément Homo sapiens, existe depuis environ 300'000 ans. N'est-il pas choquant que Dieu ait laissé l'humanité macérer dans l’ignorance et l’erreur pendant 298'000 ans ? Quel manque d’attention ! De plus, comme en témoigne la multiplicité des religions, l'annonce de la Bonne Parole a été bâclée. Alors que la marque Coca-Cola est universellement connue et que chacun sait distinguer l'original de la copie, pourquoi Dieu n'a pas été capable d’en faire autant en désignant clairement la vraie religion ? Quel naufrage ! Si la Révélation a suivi un plan, celui-ci a été défaillant. L'apparition du christianisme possède les caractéristiques et les imperfections d'une création humaine. Toutes les religions prétendent être dans le vrai, mais cela ne se peut pas. Comme aucune n’est majoritaire, la plus grande partie de l’humanité est nécessairement dans l’erreur. Cela fait de la religion quelque chose d’invraisemblable. La foi est un attachement de nature affective qui asservit la raison. Le Dieu qui sauveOn arrive enfin au cœur du sujet, à la substance de la question qui est liée à celui qui la pose : «croyez-vous au seul vrai Dieu, celui de ma religion ?». Il s’agit du Dieu capable de sauver, c’est-à-dire d’accorder une place enviable dans l’au-delà. C’est un Dieu que l’on peut influencer par une bonne conduite morale, par des prières et des rituels : «Dieu, sois sympa, accorde-moi des faveurs ici bas et le Paradis éternel». Pour le faire accepter comme naturel et évident, toute une littérature séculaire a été développée, malgré que cette idéologie devrait heurter le bon sens. C’est ainsi que surgit naturellement la question complémentaire «êtes-vous membre actif de l’Église ?». Il n’est donc pas étonnant que le «croyez-vous en Dieu ?» apparaisse souvent dans la bouche de prosélytes d’une Église, de la vraie évidemment. La croyance en Dieu permet d’ouvrir la voie vers l’adhésion à une communauté religieuse. Mais la distance est immense entre le dieu créateur et le Dieu d’une religion déterminée. La franchir sans précaution relève d’une confusion soigneusement entretenue par les prédicateurs qui exploitent la somnolence trop répandue de l’esprit critique. La promesse du Paradis peut être perçue comme du charlatanisme. Le recours au pari de Pascal est alors inopérant. Pourquoi pratiquer une religion s’il n’y a rien à gagner ? Orienter l’attention vers l’essentielLe concept de Dieu embarque avec lui tout un imaginaire fragile. La fumeuse interrogation sur l’existence de Dieu incite à admettre d’emblée plusieurs hypothèses tendancieuses, de prérequis laissés dans l’ombre, qui biaisent le problème. Surtout, elle est secondaire par rapport à la question plus fondamentale de la rétribution du comportement moral. Elle est aussi un trompe l’œil pour faire diversion. Il est souhaitable de la dépasser pour engager une réflexion plus profonde et plus décisive en se posant les questions les plus pertinentes. Enfin, pour fermer la boucle, si l’on ne croit pas à la survie après la mort, tout le développement ci-dessus est sans objet. Au cœur d’une certaine spiritualité non religieuse trône une forme particulière de détachement qui implique de surmonter un déni de réalité : l’acceptation que l’Homme est mortel et dépourvu de toute forme de survie dans l’au-delà. Ce n’est pas facile à admettre, mais le travail fait sur soi permet de récolter un gain précieux : la sérénité qui découle de n’être pas l’objet d’une enquête permanente à charge et à décharge. |
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