Résister à l'endoctrinement religieux

Foi, sciences et épistémologie

par Marcel Délèze

De la sujétion à l'affranchissement

Par rapport à la religion, l'histoire des sciences est essentiellement celle du passage de la sujétion à l'affranchissement.

En 391, l'empereur Théodose Ier décrète que le christianisme est la religion d'État de l'empire romain. En interdisant les cultes «païens», il met en place une intolérance généralisée et institutionnalisée à laquelle les autorités ecclésiastiques adhèrent. Par exemple, en 393, il fit interdire les jeux olympiques jugés trop païens.

L'attitude autoritaire de l'Église s'appuie sur la doctrine de la «persécution juste» de Saint Augustin (354 – 430) :

«Si nous voulons donc être dans le vrai, disons que la persécution exercée par les impies contre l'Église du Christ est injuste, tandis qu'il y a justice dans la persécution infligée aux impies par l'Église de Jésus-Christ. (...) L'Église persécute pour retirer de l'erreur, les impies pour y précipiter. Enfin, l'Église persécute ses ennemis et les poursuit jusqu'à ce qu'elle les ait atteints et défaits dans leur orgueil et leur vanité, afin de les faire jouir du bienfait de la vérité, les impies persécutent en rendant le mal pour le bien, et tandis que nous n'avons en vue que leur salut éternel, eux cherchent à nous enlever notre portion de bonheur sur la terre. Ils respirent tellement le meurtre qu'ils s'ôtent la vie à eux-mêmes, quand ils ne peuvent l'ôter aux autres. L'Église, dans sa charité, travaille à les délivrer de la perdition pour les préserver de la mort; eux, dans leur rage, cherchent tous les moyens de nous faire périr, et pour assouvir leur besoin de cruauté, ils se tuent eux-mêmes, comme pour ne pas perdre le droit qu'ils croient avoir de tuer les hommes.»
[Lettre 185 d'Augustin à Boniface, préfet militaire en charge de la répression des donatistes] Le lobby chrétien a fait retirer cet extrait de Wikipedia.

La chasse aux hérétiques est ouverte. Elle dura environ 1'400 ans.

En 1233, le pape Grégoire IX confie au tribunal d'exception Inquisitio hereticae pravitatis le soin de démasquer et condamner les hérétiques et les catholiques non sincères. L'Inquisition fera immédiatement preuve de brutalité dans la chasse aux cathares.

Au XIIIe siècle, dans son travail de synthèse réunissant la philosophie d'Aristote et la théologie catholique, Saint Thomas d'Aquin a fait bénéficier l'Occident des sciences de l'Antiquité grecque. Malheureusement, sa doctrine a été fixée dans l'enseignement officiel de l'Église. Tout travail scientifique ne pouvait se faire que dans ce cadre strict. La théologie étant la reine des sciences, les sciences naturelles sont à son service.

Les autorités ecclésiastiques surveillaient attentivement toutes les publications. Par une bulle promulguée en 1501, le pape Alexandre VI interdit l'impression d'ouvrages sans autorisation ou examen préalable dans toute la chrétienté, sous peine d'excommunication. Auteurs, imprimeurs, colporteurs et lecteurs sont tous punissables. Ainsi, en 1545, un simple lecteur, Lazare Drilhon, apothicaire à Toulon, finit au bûcher pour avoir caché dans un bahut trente ouvrages d'inspiration protestante. Mais des peines plus légères pouvaient être prononcées pour des fautes moins graves : nez fendu, mains coupées, oreilles tranchées, piloris, galères, gibet, etc.

Paul IV, devenu pape après avoir été à la tête de l'Inquisition romaine, institue en 1559 l'Index librorum prohibitorum, c'est-à-dire la liste des livres interdits. Dans la foulée, Giordano Bruno fut brûlé vif en 1600 pour avoir prétendu que chaque étoile est un soleil entouré de planètes dans un univers infini. Et le procès de Galilée n'est pas une anecdote, mais une conséquence inévitable d'un système totalitaire.

A partir XVIIe siècle, la virulence de l'Inquisition ayant diminué, les sciences se sont émancipées de l'Église et du «savoir» aristotélicien. Elles ont pris leur autonomie, ce qui a permis le développement qu'on leur connaît.

Dans les universités, les facultés de sciences étaient subordonnées aux facultés de théologie. Une des premières facultés de sciences a obtenir un statut d'égalité par rapport à la faculté de théologie fut celle de Göttingen, en 1737, grâce à l'esprit des Lumières cautionné par Georges II, roi d'Angleterre et électeur de Hanovre.

En 1759, le pape Clément XIII publie l'encyclique «Damnatio, et prohibito» qui met à l'Index l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. La religion condamne la connaissance scientifique, car celle-ci menace la foi.

En abandonnant le terrain des sciences naturelles, le thomisme est reconduit, au XIXe siècle, sous la forme du néo-thomisme. Aujourd'hui encore, il fait partie de l'enseignement officiel du Vatican. Congénitalement privé d'un principe de révision, il est figé dans la sclérose.

Si les sciences se sont enfin libérées de la tutelle séculaire de l'Église, on ne peut en dire autant de la philosophie. Certains philosophes sont privilégiés. Alors que les scientifiques en sont encore à chercher péniblement des parcelles de vérité, les néo-thomistes peuvent se vanter d'avoir directement accès à la vérité absolue, à la condition toutefois de rester enchaînés aux directives du Vatican.

Après plus de trois siècles de divorce, la foi et les sciences sont compatibles, mais seulement dans la mesure où elles traitent de domaines disjoints. La profonde antinomie qui les sépare se justifie par des systèmes de valeurs et des critères de vérité complètement différents.

Alors que la religion rabâche des mythes ancestraux et n'évolue que lentement et à contre-coeur sous la pression des transformations sociales, la science fait rapidement progresser notre connaissance de la nature. L'apparente stabilité des religions a peut-être un caractère rassurant.

Isaac Newton a été simultanément un ardent alchimiste et le père de la physique classique, ce qui montre que la production d'une oeuvre répondant aux critères de la science moderne n'implique pas que l'esprit de son auteur soit entièrement rationnel. Plus généralement, chez beaucoup de scientifiques, cohabitent, selon les modalités les plus diverses, sentiments religieux et sciences rationnelles, parfois au prix d'un certain trouble dissociatif de l'identité.

Les terrains explicatifs

«Les guérisons miraculeuses prouvent que les hommes préfèrent les mensonges qui les sécurisent à des vérités qui les inquiètent.»

Michel Onfray, Haute École

Les causes sont traditionnellement classées en surnaturelles ou naturelles, ce qui s'exprime par des comportements divergents. Une explication surnaturelle renvoie à des pratiques cultuelles telles de les prières, les pèlerinages et les offrandes, dont l'issue est abandonnée à la chance. À contrario, l'explication naturelle s'inscrit dans le développement de connaissances et de techniques qui aboutissent à des capacités effectives d'action sur le réel.

Deux visions du monde s'affrontent :

  • Dans l'une que je nommerais «magique», l'univers est régi par des forces obscures, mystérieuses, sur lesquelles certaines personnes (guérisseurs, prêtres, magnétiseurs, voyants, ...), par l'intermédiaire de rituels (prières, imposition des mains, cérémonies religieuses, pendules, boules de cristal, ...), peuvent exercer un certain pouvoir (guérir, transformer le pain en la chair du Christ, prédire l'avenir, ...).
  • Dans l'autre que je nommerais «rationnelle», l'univers est exclusivement régi par les lois de la physique, de la chimie et de la biologie.

En d'autres termes, la question décisive est celle de l'attitude devant un mystère :

  • Le scientifique récolte des indices, explore des explications, vérifie des hypothèses, etc. Symboliquement, on pourrait le représenter par l'activité d'un Sherlock Holmes et qualifier son attitude de rationnelle ; c’est ainsi qu’il perçoit l’apparition de l’homme comme un continuum de l’évolution ;
  • Le religieux s'agenouille, se met en relation avec un au-delà qu'il perçoit émotionnellement, et se soumet à une prétendue «loi» dictée par la culture de ses aïeux ; c’est ainsi qu’il voit, dans l’évolution des espèces, une rupture abrupte : à un certain moment, un hominidé a reçu une âme immortelle.

Il est insatisfaisant pour l'esprit de croire que ce que l'on perçoit à travers la connaissance scientifique n'est pas représentatif de ce qui existe. Je peine à croire en des divinités qui réagiraient à des rituels comme on active une machine en pesant sur un interrupteur. Par ailleurs, je trouve dommage que l'offre des prestations surnaturelles soit si étroite : pas de guérisseurs de cancers, et tant de besoins humains ne sont pas couverts ! Les dieux seraient-ils pingres ?

À l'époque où toute maladie était soignée par des saignées ou des lavements, il valait mieux appeler un prêtre plutôt qu'un médecin au chevet du malade, mais les temps ont changé. Puisqu'une maladie peut être prévenue par une vaccination ou soignée par un antibiotique, elle n'est ni une fatalité, ni une punition divine. Une des fonctions de la religion étant de nous prémunir contre les malheurs, les progrès de la médecine et le développement des compagnies d'assurances sont deux motifs pour lesquels les besoins religieux sont en régression.

Certaines images nuisent à une saine compréhension de notre univers. Ainsi en va-t-il du Grand Architecte qui l'on imagine en train de dresser un Plan qui contient tous les détails de l'avenir sans ne rien laisser au hasard, fixe tous les destins, et contrôle le déroulement de l'histoire de l'univers afin d'atteindre la Cause finale fixée de toute éternité. Avec de telles conceptions, il est impossible de comprendre l'esprit des sciences actuelles.

Selon Karl Popper, tandis que le trait caractéristique des sciences n'est pas de rechercher la vérité, mais de débusquer l'erreur, la spécificité de la religion est de déclamer une vérité située hors du champ expérimental et qui, de ce fait, ne peut être ni infirmée, ni investie de crédit.

Selon les observations avérées, la nature évolue en tâtonnant, sans aucun plan pré-établi, en profitant des opportunités, sans intentionnalité et sans but. La science explique l'histoire de l'univers, de la terre, de la vie et de l'homme par des lois dans lesquelles le hasard est capable de créer, de sélectionner et d'orienter. Le hasard est une nécessité scientifique. Malheureusement, malgré les progrès culturels, notre cerveau est resté préhistorique et conserve un penchant naturel pour les explications anthropomorphiques. Il peine à admettre que l'avenir n'est écrit nulle part et que nous ne sommes nullement déterminés par un destin. La liberté de l'homme supporte la totalité de sa responsabilité.

La croyance sert à conjurer la peur du hasard et à introduire dans la nature une intentionnalité, rassurante pour les sentiments mais perturbante pour la raison : «Nous n'avons pas la maîtrise des événements, mais il y a quelqu'un qui gère. Nous pouvons influencer notre avenir par la prière.» Puisque l'observation des effets n'est pas probante, il suffit de prétendre que ceux-ci se déploieront dans l'au-delà.

Les interventions divines

Croire que les phénomènes incompris sont d'origine divine est une attitude archaïque. Par exemple, le volcan, la foudre, l'éclipse et le passage d'une comète étaient, dans l'Antiquité, des manifestations divines.

On estime qu'un pharaon devait consacrer 30 % de son temps à des rituels en faveurs des dieux. Malgré la débauche des moyens mis en oeuvre, je mets en doute l'efficacité de leur «puissance magique». Selon toute vraisemblance, les prêtres des religions d'aujourd'hui ne sont pas supérieurs à ceux de l'Antiquité quant aux résultats obtenus.

À une époque donnée et dans un milieu social où l'on croit aux fantômes, on trouvera aisément des personnes qui témoigneront avoir vu des fantômes. De même pour les revenants, les loups-garous, les démons, les anges, les yétis, les ovnis, les extra-terrestres et autres ectoplasmes. De tels témoignages sont utiles pour éclairer, non des richesses cachées de la nature, mais le fonctionnement parfois aberrant de l'esprit humain.

Avant Pasteur, le renouvellement incessant des animalcules était expliqué par la génération spontanée. Par exemple, les asticots apparaissant «spontanément» dans la viande, on y voyait «par évidence» une foultitude de créations divines. Ce sont aujourd'hui des phénomènes naturels. Les épidémies - peste, choléra, lèpre, syphilis, etc. - ont changé de nature : autrefois des fléaux divins imparables, c'est-à-dire des châtiments, elles sont devenues des infections microbiennes à combattre, souvent avec succès. N'est-il pas curieux que l'on puisse se protéger du courroux divin par de simples mesures d'hygiène, ce qui placerait Dieu et les bactéries pathogènes dans la même catégorie de dangers ? Comme l'a démontré la pandémie du sida, la croyance aux malédictions divines, qui ne mériterait que le rire, est cependant prise au sérieux par les croyants. Pire encore, elle est exploitée pour stigmatiser certaines catégories de «pécheurs» et demeure une aubaine pour l'activité missionnaire.

On peut postuler que les rares observations qui pourraient paraître miraculeuses aujourd'hui seront des phénomènes naturels demain. Ainsi Dieu, autrefois plus actif qu'Hercule, a été chassé hors du champ des explications admissibles et se retrouve maintenant au chômage partiel.

Les puissants et les riches ont intérêt à ce que l'on croie que les événements se déroulent sous l'influence d'interventions divines. Ils peuvent ainsi placer leurs privilèges sous la protection de Dieu. La Providence consacre ceux qui ont réussi ; les perdants trouveront une consolation dans un autre monde. Voilà une doctrine excellente pour défendre l'ordre établi. On comprend pourquoi les détenteurs du pouvoir sont généralement d'ardents défenseurs de la religion. Voir L'autorité: la parabole du pacte magique.

Si l'homme a pu réduire l'ampleur de certaines calamités, comme les maladies, ce n'est certainement pas grâce à des prières ou des cérémonies religieuses, mais au développement des sciences et des techniques. Celui qui refuse d'expliquer la maladie par des causes naturelles trouvera sans peine mille autres explications. Cependant, si le malheur est une punition céleste consécutive à de mauvaises actions, pourquoi les riches sont-ils moins exposés que les pauvres ? Et pourquoi touche-t-il aussi des enfants innocents ? La manière aveugle dont le malheur frappe, sans rapport avec le mérite, ne peut pas relever d'une justice divine ; voir Dieu est-il bon ou paradoxal ?1

1  http://www.deleze.name/marcel/philo/theologie/theologie.html

Voir le surnaturel dans un phénomène naturel, par exemple dans une naissance, c'est dépouiller la nature de sa richesse et de sa profondeur et transposer l'intangible dans des fantasmes. Si tout ce qui est inexpliqué devait être surnaturel, nous bénéficierions d'une inépuisable palette d'explications universelles, une sorte d'officine remplies de panacées de la pensée. Expliquer l'existence de quelque chose – univers, vie, être humain – par une création divine ne nous fait progresser que d'un cran dérisoire, car le problème de l'existence de Dieu reste encore inexplicable. De plus, cette explication est bien courte et pauvre ; on a l'impression d'avoir tout dit, mais rien appris. Dieu et ses mystères ne rendent pas le monde plus intelligible. Le recours aux mystères est l'expédient de celui qui est à court d'arguments. Si le monde est un caprice des dieux, il n'y a rien à comprendre ; il ne reste qu'à se soumettre et à prier.

Au coeur du raisonnement des croyants de trouvent des arguments qui procèdent du modèle suivant : «Puisque la science est incapable d'expliquer l'origine de la vie, c'est que celle-ci a été créée par Dieu». En suivant le même schéma, on peut imaginer des grecs de l'Antiquité pensant : «Puisque aucun phénomène physique naturel ne peut expliquer la foudre, celle-ci provient nécessairement d'une intervention personnelle et volontaire de Zeus». Afin d'éviter d'admettre qu'il est ignorant, l'être humain suit les leaders qui ont des avis sur tout, et les plus inspirés sont les prêtres. La foi permet de fixer la doctrine de telle sorte que toute remise en question devienne inutile.

On peut à bon droit se méfier de ceux qui savent si bien ce que Dieu veut. C'est ainsi qu'après le tremblement de terre de Lima de 1746, le vice-roi d'Espagne décréta l'acte de contrition adéquat : les jupes de femmes devaient être rallongées afin de lutter contre la cause véritable du châtiment divin : les pensées lubriques.

Dieu intervient-il personnellement à chaque fécondation d'ovule pour insuffler la vie ou créer une âme immortelle ? Les personnes qui souffrent de dédoublement de la personnalité, avec deux consciences, ont-elles deux âmes ou deux demi-âmes ? Les créationnistes nient l'évolution et font appel à un acte du Créateur pour chaque espèce. Si Dieu est libre et agit selon des voies impénétrables, alors la nature est essentiellement incompréhensible ; l'action divine brouille les lois naturelles et fait obstacle à la connaissance du réel. Imaginez un instant que les prières soient exaucées ; alors toutes les expériences médicales sur l'efficacité des médicaments seraient faussées !

Lors de la famine de 1788 perçue comme une manifestation de la colère céleste, les cérémonies religieuses et les processions, si possible avec des chasses de Saints, ont été multipliées pour obtenir les grâces divines. La prière entérine la fatalité et encourage la résignation 2. Par contre, en 1815, la France a atténué la disette en important du blé de Russie.

2  «Seigneur, que Ta volonté soit faite !»

Pour justifier l'existence de Dieu, il est souvent fait appel à l'argument suivant : «Tant de beautés naturelles et tant de complexité ne peuvent être que le produit d'une intelligence surnaturelle.» En retirant les aspects rhétoriques de la formule afin d'en dégager le ressort, l'argument devient : «Si on n'y comprend rien, c'est que c'est Dieu qui l'a fait.» C'est sans doute pourquoi les ignorants ont la foi la plus inébranlable. Si on veut encourager la compréhension de la nature par le développement des sciences - alors que Dieu est la mesure de la méconnaissance des lois de la nature - il devient souhaitable d'éviter la foi en un Dieu explicatif.

Bien sûr que les miracles existent : ils s'affichent partout dans les slogans publicitaires, par exemple : «Perdez 20 kg en 2 semaines, sans effort». Que de telles affirmations puissent être prises au sérieux montre que le cerveau humain accepte les fables qui lui font plaisir. Les croyances religieuses sont montées sur le même ressort.

La science n'existant que parce que Dieu se tait, elle est le témoin de l'absence du bon vouloir divin. Puisque la Trinité est un mystère, l'Incarnation est un mystère, l'existence de l'enfer est un mystère, l'existence du mal est un mystère, le pouvoir explicatif du catholicisme est dérisoire. La croyance que «la pensée confuse, ésotérique, hermétique, symbolique, est plus riche et plus aimable que la pensée claire» maintient ses suppôts dans un monde onirique, subjectif, obscurantiste, sans rapport avec le réel.

Au contraire, un rationaliste espère que Dieu, s'il existe, réduise son rôle à celui de spectateur. Les «miracles» étant rares et non avérés, l'observation du monde est compatible avec cette hypothèse. Alors que la posture religieuse nie le hasard et le remplace par le dessein divin, les sciences ont chassé les causes finales de leurs explications ; mais le croyant imagine Dieu manipulant le hasard de la nature. Un Dieu qui n'agit qu'à travers les lois de la nature est inutile puisque les prières, les cultes et les offrandes n'infléchissent pas le cours des événements. L'appel à une force extérieure sans effet sur le fonctionnement du système montre que le scénariste est mauvais qui recourt à l'expédient du Deus ex machina. Bref, foi et sciences sont compatibles, car le Créateur reste invisible et se fait oublier.

Cependant, l'amour de la vérité et l'amour de la foi sont généralement incompatibles. La première enseigne la méfiance envers les apparences et les affirmations mal fondées, tandis que le deuxième cultive la confiance dans la tradition qui cimente le sentiment d'appartenance à une communauté. Il s'ensuit que la vérité se doit d'écarter la foi, et que la foi ne se soucie guère de la vérité objective.

En attribuant aux dieux pré-chrétiens une puissance gigantesque, mais non infinie, ainsi que des failles, les Anciens étaient mieux en accord avec le monde tel qu'il se présente à nos yeux et possédaient une conscience philosophique moins irréaliste que beaucoup de nos contemporains.

La foi ne clarifiant pas les mystères auxquels nous nous heurtons, mieux vaut laisser la question ouverte à la curiosité scientifique. Au lieu de rester figées dans «la vérité absolue», les connaissances, même modestes, sont attestées et peuvent s'enrichir pour devenir plus pertinentes.

En résumé, puisqu'on peut comprendre le fonctionnement de l'univers sans faire appel à des interventions divines, le rôle explicatif de Dieu ne présente pas un grand intérêt. Contrairement à l'attitude religieuse qui n'offre qu'un paradigme creux et stérile, l'ouverture scientifique est un terrain fertile dont les développements sont prodigieux.

Des développements précédents, je retiens les postulats suivants :

  • Tous les phénomènes observés, qu'ils soient expliqués ou non, sont naturels.
  • Il est rationnellement avantageux d'éviter de recourir au surnaturel. En particulier, il est constructif de rechercher des explications naturelles à tout prétendu miracle.
  • Le surnaturel est totalement imaginaire.

Épistémologie : quelques objections d'un physicien au néo-thomisme

Le XIXe siècle fut le siècle de la science triomphante. Il était alors courant de penser que l'entreprise de la science touchait à son terme, que tout le réel était scientifiquement explicable. Il restait bien quelques lacunes, mais elles seraient comblées avec le temps. Il s'est avéré par la suite qu'il ne s'agissait pas de simples lacunes, mais de difficultés tellement sérieuses qu'il fallut reconstruire toute la physique. Ainsi sont nées, au XXe siècle, la physique relativiste et la physique quantique.

À cette occasion, les concepts les plus fondamentaux ont été remis en cause. On peut parler d'une véritable révolution intellectuelle qui nous oblige à sortir des manières traditionnelles de penser. Tout système philosophique qui ne tiendrait pas compte de ces nouveaux éléments se disqualifierait.

Pour bien apprécier le propos qui suit, rappelons que, en matière philosophique, le catholique est «libre», mais seulement dans la mesure où il se rattache au néo-thomisme.

Sur la distinction entre pensée profonde et pensée élevée

Par étymologie, les pensées profondes et les pensées élevées sont antagoniques :

  • Les pensées profondes sont proches des fondements et, à ce titre, ne dépendent que de peu d'hypothèses. Ainsi en va-t-il, par exemple, de l'oeuvre philosophique de Karl Popper.
  • Par contre, les pensées élevées sont perchées au-dessus d'une vaste construction culturelle qui s'appuie sur une liste abyssale d'hypothèses telles que la croyance en Dieu, la foi aux dogmes de l'Église catholique, la confiance en l'autorité du pape, etc. Une belle illustration en est donnée par la philosophie thomiste.

Il est évident que plus les hypothèses sont nombreuses et l'édifice élevé, plus la pensée est contestable et fragile.

Sur l'insuffisance du sens commun et de l'évidence

La manière de concevoir le temps, l'espace et la matière - dans le sens ordinaire ou classique - est bien adaptée au monde macroscopique dans lequel l'homme évolue. Par contre, elle se révèle inadéquate pour le physicien qui chasse les particules élémentaires. Quoique les mathématiques de la mécanique quantique permettent de décrire très précisément le monde réel à l'échelle subatomique, il est (actuellement?) impossible de se représenter intuitivement les phénomènes, car les concepts macroscopiques usuels (tels que «particule», «onde», etc) sont inappropriés. Le fonctionnement de l'univers échappe à la compréhension spontanée.

Le monde est trop complexe pour être directement appréhendé par l'intuition. Beaucoup de lois de la physique sont fort éloignées du sens commun. Peu de gens comprennent la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Les lois de la nature sont loin d'être évidentes. Une véritable objectivité n'est pas possible. Dans toute expérience, le fait que l'observateur soit un homme joue un rôle irréductible. On surmonte cette difficulté par la notion d’inter-subjectivité.

Le physicien peut s'appuyer sur l'expérience. Comment le néo-thomisme se prémunit-il contre les insuffisances du sens commun, de l'intuition et de l'évidence ?

Sur le caractère hypothétique de la connaissance

Toute théorie ou modèle scientifique est basé sur le choix de concepts et d'axiomes, ce qui comporte inévitablement une part d'arbitraire. La validité des lois n'est établie qu'à posteriori par un processus qui en contrôle les conséquences.

En physique, le contrôle est exercé par la critique, l'observation et l'expérimentation. Autrement dit, on ne sait pas si les théories en usage sont vraiment correctes, mais on dispose de critères pour rejeter les fausses. Le physicien sait que les lois fondamentales de la physique sont «des hypothèses qui n'ont pas été démenties jusqu'ici». On exprime cela en disant que la physique utilise «des modèles révocables». Des observations répétées ne permettent pas de prouver une loi, mais seulement de conforter un modèle existant ou de formuler un nouveau modèle. La notion de vérité scientifique s'est relativisée : la vérité d'un modèle a un caractère provisoire : il n'est valide que pour autant qu'aucune observation ne vienne le contredire. On dit que la science obéit au «principe de révision». L'induction ne peut jamais apporter la preuve définitive qu'une théorie physique soit «vraie». Il n'existe aucune théorie certaine 3, mais seulement des théories hypothétiques mais éprouvées, et des théories fausses.

A contrario, le néo-thomisme n'admet pas l'impossibilité de démontrer les premiers axiomes d'une théorie. Il refuse aussi le caractère hypothétique ou révisable de ses spéculations. Il se présente d'emblée comme une théorie miraculeuse qui expose la «vérité absolue et immuable». Sa faculté d'interprétation est telle qu'aucun fait ni événement ne pourrait de l'invalider. Le néothomiste n'éprouve-t-il aucun malaise de prétendre à ce singulier privilège ?

Sur l'existence d'un principe de causalité

Dans une théorie probabiliste, donc non déterministe, le mot «cause» prend une signification radicalement différente de la définition classique. La physique quantique a renoncé au principe de causalité classique. Il existe des phénomènes qui n'ont pas de cause 4. Les même causes ne produisent pas toujours les mêmes effets 5. On a même établi qu'il s'agit d'un vrai hasard, c'est-àdire qui n'est pas produit par un déterminisme caché 6. Contrairement à ce qu'affirmait Einstein «Dieu ne joue pas aux dés», on sait aujourd'hui que l'évolution du réel n'est pas prédéterminée : l'avenir n'est ni contenu dans le présent, ni écrit à l'avance.

3  Dans ce contexte, le vrai et le faux ne sont pas symétriques.

4  Par exemple, la désintégration d'un noyau d'un isotope radio-actif.

5  L'état d'une particule quantique s'exprime par des probabilités.

6  Nicolas Gisin, L'impensable hasard, éd. Odile Jacob.

Dans un tel contexte, peut-on encore faire appel à un principe général de causalité ? Pourquoi le principe de causalité général n'admettrait-il pas des exceptions ? On peut y voir un argument de plus contre les preuves thomistes de l'existence de Dieu.

Sur l'universalité d'un principe de causalité

Le physicien sait que chaque théorie définit sa propre notion de causalité. Ainsi, Aristote prétendait que la vitesse d'un corps était causée par une force, ce que Newton a corrigé en liant la force à l'accélération. Ainsi, en physique classique, la vitesse n'a pas de cause 7. Les notions de causalité dans les différentes théories physiques – relativité, mécanique quantique - sont incompatibles entre elles. Il n'existe pas une définition précise de la causalité valable pour toute la physique. La description de la causalité est un horizon vers lequel on tend (théorie de la grande unification), mais qui reste encore largement inconnu. Cerner la causalité est un projet, un objectif. Dès lors, dans le néo-thomisme, comment le principe général de causalité pourrait-il être universel sans être extrêmement flou, mal défini, voire utopique ?

7  On ne peut même pas faire de distinction entre l'état de repos et un mouvement rectiligne uniforme.

Sur la nature d'un principe de causalité

Dans l'enseignement pré-universitaire, l'insistance mise sur les «causes finales» peut faire obstacle à la compréhension des sciences naturelles. À ceux qui soutiennent qu'il vaut mieux avoir des concepts de l'Antiquité que rien du tout, je réponds qu'il est préférable d'adopter des points de vue du XXIe siècle.

Sur le démenti qu'apportent les sciences de la nature à la philosophie d'Aristote

La philosophie d'Aristote soutient le fixisme (les espèces végétales et animales sont restées inchangées depuis la nuit des temps) et l'essentialisme (chaque espèce végétale ou animale est caractérisée par une essence qui la définit).

Ces conceptions ont été invalidées par la théorie de l'évolution de Darwin. Les variations au sein d'une même espèce ne sont pas des anomalies, mais la règle. Ces variations, au fondement du fonctionnement de la vie, sont le moteur de l'évolution.

Il n'existe aucune forme pure, car la nature ne cherche pas à reproduire des modèles ou des patrons à l'identique.

Sur la frontière entre philosophie et sciences

Les sciences de la nature prennent un certain risque en avançant des affirmations qui pourraient être démenties par les faits. Un seul fait expérimental suffit à réfuter une théorie. Une théorie est scientifique parce qu'elle affirme l'impossibilité de certains événements.

Par exemple, selon Aristote, l'univers est clos et plein, donc le vide n'existe pas. Si un lieu paraît vide, c'est qu'il est plein d'air. Il serait inconcevable qu'un endroit échappât au Créateur. Torricelli fut le premier, vers 1640, à mettre le vide en évidence au moyen d'un baromètre. La théorie physique d'Aristote fut progressivement rangée aux archives. Remarquons au passage que le raisonnement ainsi contredit est de nature théologique, ce qui n'apporte aucun crédit à ce type d'argumentation. Seul un théologien peut croire que la théologie est la reine des sciences.

Contrairement aux théories scientifiques, les constructions philosophiques sont fondées sur des choix dont les conséquences ne peuvent pas être démenties par des observations. Elles sont donc irréfutables. Elles se positionnent ainsi, selon Karl Popper, dans le domaine de la doctrine, de l'idéologie. Pour faire apparaître la part d'arbitraire de leur contenu, il suffit de les comparer à des théories concurrentes.

En conséquence, l'argument d'autorité joue un rôle négligeable dans les sciences, mais central en philosophie.

Sur les deux cultures

Notre société est le lieu de rencontre de deux cultures : une première dont le noyau est littéraire et qui prend ses racines dans l'Antiquité grecque ; une deuxième dont le noyau est scientifique et qui ne s'est vraiment développée qu'à partir de XVIIe siècle après s'être enfuie du giron de la philosophie thomiste. Il faut y voir une véritable révolution par laquelle la culture est passé de la royauté de la philosophie à la démocratie des arts et des sciences. Dans chacun de ces deux mondes, les connaissances d'arrière-plan, les concepts servant de référence au discours, le jeu des évocations et des analogies, tout est différent. Est artistique ce qui résiste à l'oubli ; est scientifique ce qui résiste à la critique. L'artiste qui se dit intuitif a une propension à imaginer des relations et se fait rapidement une opinion, sans avoir l'exigence d'établir si ces relations sont vraiment réelles. Il y a un plus gros écart culturel entre un écrivain et un physicien qu'entre un écrivain francophone et un écrivain anglophone. De part et d'autre du fossé d'incompréhension, les attitudes intellectuelles sont antinomiques : dans le premier, le respect, l'admiration, voire la dévotion du patrimoine culturel et la sacralisation de la tradition ; dans le deuxième, la mise à l'épreuve du capital transmis 8. La distance entre ces deux postures culturelles rend le dialogue difficile.

Chez beaucoup d'individus, les deux cultures sont rangées dans des tiroirs distincts et étanches débouchant sur une sorte de dédoublement de la personnalité : d'un côté l'homme respectueux d'une tradition, généralement religieuse, et qui, dans l'expression de sa culture, impose à la nature un arrogant monologue, de l'autre l'homme rationnel soumettant avec modestie ses théories scientifiques à l'épreuve de l'observation et de l'expérimentation. Mais ce n'est pas la raison qui gouverne l'être humain.

Pour être crédible, une philosophie à prétention globale ne peut pas relever exclusivement d'une seule des deux cultures. Une nouvelle vision du monde reste à construire. Elle sera certainement plus modeste 9 et moins prétentieuse que le néo-thomisme.

Pas de philosophie crédible sans indépendance

Une université d'État se doit d'être laïque, car un milieu partisan biaise les connaissances. À Fribourg, la faculté de théologie catholique n'est pas sans influence. Les philosophes qui se mettent au service d'une idéologie religieuse sont semblables à des architectes qui, ignorant les rapports négatifs des géologues, dressent les plans du dix-septième étage d'un immeuble impossible à réaliser. Dans une université officiellement catholique et héritière du Kulturkampf, leur situation bride leur indépendance d'esprit et les discrédite en les profilant comme propagandistes. Les retombées sur l'enseignement de la philosophie au degré secondaire II sont patentes : même présentées d'une manière moins dogmatique qu'autrefois, les manières de voir, de penser et de juger ont été instituées en chasses gardées catholiques 10, malgré le contexte de l'enseignement public. Alors que la philosophie doit être l'éveil à la raison et à l'esprit critique, j'ai trop souvent rencontré en mes collègues des idéologues officiels.

8  Il ne faut pas opposer «sciences exactes» et «sciences humaines», car les sciences dites exactes ne sont ni parfaitement exactes, ni inhumaines. Toutes les sciences sont faites par des hommes et pour des hommes. La frontière est ailleurs, entre ceux qui mettent en oeuvre une méthode scientifique et les autres, en particulier les arts. Cependant, comme il existe des degrés dans la rigueur, la frontière est un peu floue.

9  «L'humilité est l'antichambre de toutes les perfections.» Marcel Aymé, Clérambard.

10  Voir Cléricalisme et laïcité dans le canton de Fribourg

Selon Karl Popper, le philosophe ne peut pas être celui qui cherche la vérité, mais celui qui débusque l'erreur. Je suis d'avis que seule peut avoir une portée universelle une philosophie minimale, c'est-à-dire qui se limite à un petit nombre de décisions primordiales et en tire les conséquences. Une des conditions qui a permis le développement des sciences est le renoncement complet à faire appel à des esprits, des forces occultes ou un démiurge écrivain. Vraisemblablement, il devrait être de même pour la philosophie. Pour renforcer sa crédibilité, elle devrait renoncer à l'art de justifier, par une rhétorique prétentieuse, des dogmes religieux dépourvus de fondements.

La théologie, qui a renoncé à régner sur les sciences, doit aussi abandonner ses prétentions sur la philosophie, ainsi qu'à une manière tendancieuse d'interpréter l'histoire. Une faculté de théologie, caractérisée par un engagement confessionnel et asservie à une autorité doctrinale, n'est pas à sa place dans une université d'État. La liberté académique s'abreuve à d'autres sources.

Pour toute personne soucieuse d'asseoir les connaissances sur des fondements scientifiques, la Faculté de théologie apparaît aussi crédible que le serait une invraisemblable Faculté d'astrologie. J'ai une autre conception du rôle de l'État. En remplacement de la Faculté de théologie, j'appelle de mes voeux un Département de Sciences religieuses, libéré de toute affiliation confessionnelle, c'est-à-dire complètement laïque.

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